
Nous avons appris à vivre de l’argent qui vient des autres. Nous avons oublié qu’un pays se construit avec des usines, des tracteurs, des mains qui travaillent et des esprits qui inventent. Pas avec des projets rédigés pour être approuvés, mais avec des choses conçues pour être utilisées. Depuis 35 ans, la Roumanie n’investit plus en elle-même. Et aujourd’hui, quand nous regardons autour de nous, nous voyons un pays qui fait la queue.
(Rédaction : Roumanie / Opinion & Économie) – Éditorial signé par Cristin Tomeci
Soyons honnêtes jusqu’au bout, sans accuser les voisins, Bruxelles, les temps que nous vivons, les communistes, les Américains ou qui que ce soit d’autre. Le problème de la Roumanie n’est pas de ne pas avoir d’argent européen. Le problème est qu’elle a appris à attendre. Elle a appris qu’il est plus facile de demander que de faire. Elle a appris qu’il est plus simple de rédiger un projet pour obtenir un financement que de construire un produit, une usine, une ferme ou une marque.
Nous sommes devenus un pays qui vit des fonds européens. Ne me comprenez pas mal : l’argent européen n’est pas un mal. C’est une immense opportunité et la Roumanie en a besoin. Mais ce qui s’est passé est autre chose. Les fonds européens n’ont pas été utilisés comme un outil de développement, mais comme un substitut au développement. Au lieu de construire grâce à eux, nous avons construit à leur place. Au lieu de produire, nous avons appris à rédiger des dossiers. Au lieu d’investir dans l’industrie, nous avons investi dans des bureaux de conseil, des entreprises qui rédigent des demandes de financement et des intermédiaires qui prennent un pourcentage de chaque projet approuvé.
L’industrie roumaine : un souvenir des manuels scolaires
Si vous ouvrez un manuel de géographie économique des années 1980, vous y trouvez une Roumanie qui produisait des tracteurs à Brașov, des véhicules tout-terrain ARO à Câmpulung, des locomotives à Craiova, des tubes à Roman, des moteurs à Timișoara, de l’électroménager à Galați et des meubles à Târgu Mureș. Ce n’était pas une économie parfaite, loin de là. Mais c’était une économie qui produisait. Elle avait des usines, des ouvriers qualifiés, des écoles professionnelles qui formaient des ouvriers de métier et une culture du travail transmise de père en fils.
Aujourd’hui, dans ces mêmes villes, nombre de halles industrielles sont vides, rouillées, vendues pour presque rien ou démolies. Et là où l’on produit encore, on le fait le plus souvent avec des machines anciennes et des technologies dépassées, pour le marché des autres. Nous n’avons plus de tracteurs roumains, plus de camions roumains, plus d’électronique roumaine. Il nous reste l’assemblage – et même celui-ci ne nous appartient plus entièrement.
J’ai vu l’Allemagne. Je pensais que nous lui ressemblerions. Puis j’ai vu comment nous volions nous-mêmes notre pays.
Après la Révolution de 1989, mon premier voyage en Occident fut en Allemagne. Je voulais voir de mes propres yeux et apprendre comment on travaillait là-bas, comment les gens travaillaient, à quoi ressemblait une vraie usine et ce qu’était une économie qui fonctionne. Une famille d’amis allemands m’a accueilli avec une hospitalité que je n’oublierai jamais. Ils m’ont montré brièvement l’Allemagne de l’Ouest – juste assez pour me faire une idée. Et je l’ai eue.
Ils m’ont montré des usines propres, des routes impeccables, des magasins bien approvisionnés et des gens qui savaient ce qu’ils avaient à faire. J’ai vu ce que signifiait vivre dans un pays qui respecte le travail et ses habitants. Et, sincèrement, je me suis senti petit. Mais pas désespéré. Parce qu’en moi existait une confiance dont j’ai aujourd’hui du mal à me souvenir : je croyais que nous y arriverions nous aussi. Rapidement.
J’ai dit à mes hôtes : « Vous verrez. La Roumanie sera comme l’Allemagne dans quelques années. Nous avons tout. Nous avons une industrie, une agriculture, nous fabriquons nos propres avions, nous fabriquons des camions, nous fabriquons tout ce dont nous avons besoin. »
J’avais raison sur le potentiel. Nous avions tout ce qu’il nous fallait. L’erreur n’était pas la mienne, mais celle de ceux qui, au lieu de construire, ont détruit. Car lorsque je suis rentré chez moi, beaucoup des usines que j’avais vues dans les manuels étaient déjà « privatisées ». Et par « privatisées », je ne veux pas dire vendues à des investisseurs sérieux, mais volées. Tout simplement volées.
Le système des « petits papiers » : la forme la plus ordinaire d’un vol maquillé
La folie a commencé avec la « libéralisation » des usines et leur vente à ceux qui y travaillaient – aux travailleurs, disait-on. Cela sonnait bien. En réalité, c’était toujours un système communiste, mais sous un autre visage. Au lieu d’être vendues contre de l’argent, du vrai argent qui aurait rejoint l’État puis serait retourné dans l’investissement, les usines ont été vendues contre des petits papiers. Des coupons sans valeur réelle, dont beaucoup de gens ne savaient même pas quoi faire. L’ouvrier ordinaire a encore été trompé et volé…
Et ceux qui ont rapidement compris ce qui se passait – les soi-disant « entrepreneurs », mais en réalité des escrocs disposant de relations et d’audace – ont récupéré ces petits papiers auprès des ouvriers pour presque rien, parfois contre une bouteille de vodka ou des promesses vides, et se sont retrouvés propriétaires de combinats, d’usines et d’établissements industriels entiers.
Ce n’étaient pas des gens qui savaient produire. Ce n’étaient pas des gens qui voulaient produire. C’étaient des gens qui voulaient vendre. Et ils ont vendu. Ils ont vendu tout ce qui pouvait l’être – machines, halles, terrains – et ont laissé derrière eux des squelettes vides, anciennes fiertés de l’industrie roumaine. Même aujourd’hui, on continue à vous tromper avec le slogan selon lequel les étrangers vous auraient tout volé…
Les usines qui ont disparu
C’est ainsi que des usines qui faisaient honneur à la Roumanie ont disparu. ARO Câmpulung Muscel, la célèbre usine de véhicules tout-terrain, a été vendue, démantelée, vendue une nouvelle fois et, aujourd’hui, elle n’existe plus en Roumanie, mais au Brésil, sous une autre marque.

Roman Brașov, fabricant de poids lourds, a connu le même sort. L’usine de locomotives de Craiova, Electronica, Tehnoton, Autobuzul București – toutes ont été englouties par le même système des petits papiers et des ventes arrangées.
Ce n’était pas une privatisation. C’était un pillage légalisé. Et l’État, qui aurait dû protéger ces actifs stratégiques, a fermé les yeux. Plus encore, il a encouragé la fraude. Les fonctionnaires qui signaient les documents avaient aussi leurs propres intérêts. Et ainsi, d’un pays qui fabriquait des avions, des camions, des tracteurs, des locomotives, de l’électroménager et des meubles, nous sommes devenus un pays qui importe presque tout.
Je suis parti en Allemagne plein d’espoir. Je suis rentré chez moi et j’ai trouvé les usines entre les mains des voleurs. Et depuis, « l’espoir » est devenu un mot que nous utilisons de moins en moins. Car il ne nous reste plus grand-chose à espérer si nous ne reconstruisons pas ce que nous avons laissé voler.
Quand le dernier investissement stratégique a-t-il été réalisé dans le pays ?
Demandez-vous, honnêtement : quelle est la dernière grande usine construite à partir de zéro en Roumanie ? Quel est le dernier grand combinat ouvert au cours des 30 dernières années ? Quelle est la dernière chaîne industrielle complète, de la matière première au produit fini, que nous avons mise sur pied ? Nous ne trouvons pas de réponse parce qu’elle n’existe pas. Nous n’avons pas construit. Nous avons vendu. Nous avons concédé. Nous avons importé.
Nous en sommes même arrivés à importer des choses que nous pourrions produire sans difficulté : légumes, fruits, viande, produits laitiers, meubles, vêtements et produits ménagers. Pourquoi ? Parce que la production intérieure a été abandonnée et que ceux qui auraient pu la relancer ont été découragés par la bureaucratie, le manque de prévisibilité, les taxes qui changent du jour au lendemain et un marché intérieur habitué à acheter bon marché dans les importations extra-communautaires.
Agriculture : 50 ans en arrière, avec les mêmes tracteurs
Ici, chers lecteurs, la douleur est la plus grande. L’agriculture roumaine ressemble aujourd’hui à celle d’il y a 50 ans, peut-être même pire. Nous avons des centaines de milliers de petites exploitations, pour la plupart de subsistance, avec une superficie moyenne de quelques hectares. Nous n’avons pas d’irrigation à grande échelle – sur les millions d’hectares de terres arables, seule une infime fraction est irriguée. Nous n’avons pas de structures modernes de stockage. Nous n’avons pas de chaînes de transformation qui ajoutent de la valeur. Nous n’avons pas de coopératives privées permettant aux petits agriculteurs de vendre dans des conditions décentes.
Les pays occidentaux ont automatisé l’agriculture et introduit l’agriculture de précision, les drones, les capteurs, les robots et les systèmes d’irrigation informatisés. Chez nous, de nombreux agriculteurs utilisent encore la charrette à bœufs – non pas parce qu’ils le souhaitent, mais parce qu’ils n’ont pas d’alternative.

Et l’État, au lieu d’investir massivement dans l’irrigation, les infrastructures rurales, les centres de collecte, les abattoirs, la transformation et la formation agricole, s’est contenté d’accorder des subventions à l’hectare – des aides qui bénéficient souvent aussi aux grands propriétaires, tandis que la petite production meurt lentement.
Une économie qui vit des salaires envoyés « au pays »
Un autre signe de cette réalité est notre dépendance croissante à l’argent envoyé par les Roumains de la diaspora. Des milliards d’euros entrent chaque année dans le pays grâce au travail des Roumains à l’étranger. Cet argent est vital pour de nombreuses familles. Mais il est aussi, en même temps, la preuve de l’échec à créer des emplois correctement rémunérés au pays. Au lieu de produire et d’exporter des produits, nous exportons une main-d’œuvre bon marché et importons de l’argent. C’est un cercle vicieux qui ne peut pas durer indéfiniment.
Que devrions-nous faire ?
Nous en sommes arrivés là par manque de vision, et non par manque de ressources. La Roumanie a des ressources : terres, eau, forêts, gens intelligents, bonne position géographique, accès à la mer Noire et un marché intérieur de 19 millions de personnes. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique et un plan à long terme.
Nous avons besoin de :
- Une stratégie industrielle et technologique nationale pour réindustrialiser les zones à tradition industrielle grâce aux technologies propres les plus récentes – pas sur le papier, mais avec des financements, des allègements fiscaux, des infrastructures et des écoles professionnelles capables de former la main-d’œuvre.
- Des investissements massifs dans l’irrigation et l’agriculture technologique moderne – pas seulement des subventions, mais des systèmes réels et fonctionnels.
- Une réduction de la bureaucratie pour les producteurs – Ne pénalisez pas ceux qui veulent produire, aidez-les.
- Un cadre fiscal prévisible – les investisseurs n’ont pas besoin de faveurs, mais de prévisibilité.
- Un plan national pour rapatrier la production – afin de ne plus être seulement un marché pour les autres.
La question que je vous pose, chers lecteurs
Maintenant, pour conclure, je vous demande directement : vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez entendu quelqu’un apporter une solution concrète à un problème réel ? Pas une critique. Pas une accusation. Pas une manifestation dans la rue. Pas des coups de bâton, de matraque, de pistolet à impulsion électrique ou des gaz lacrymogènes. Une solution. Une seule. Simple. Applicable. Qui résolve quelque chose.
Tout le monde critique. Tout le monde descend dans la rue. Tout le monde montre du doigt. Tout le monde sait ce qui ne va pas. Mais personne n’apporte de solution. Et, en réalité, personne ne peut proposer une solution rapide, car le système est tellement surcentralisé qu’aucune décision ne peut être prise au niveau local. Personne ne peut rien faire sans l’approbation de Bucarest.
Je vous donne un exemple qui vous paraîtra banal, mais qui dit tout : un maire ne peut pas construire un marché sur un terrain appartenant à la communauté locale sans demander l’approbation de Bucarest. Un maire. Un terrain de la communauté. Quelque chose de très utile pour la communauté. Et pourtant, il doit demander « au centre ». Parce que l’économie est surcentralisée. La politique est surcentralisée. Et l’indépendance locale – celle qui permettrait des solutions rapides et adaptées aux besoins réels – n’existe pas.
C’est pourquoi la Roumanie n’a pas seulement besoin de solutions. Elle a besoin de pouvoir les appliquer. Elle a besoin d’une véritable décentralisation, d’une autonomie locale, d’une réforme de l’administration territoriale, de personnes capables de décider elles-mêmes, sur place, de ce qui est le mieux pour leur communauté, sans attendre un ordre de Bucarest. Sans cela, quelles que soient les solutions que nous trouverons, elles resteront sur le papier. Et nous continuerons à critiquer, à descendre dans la rue et à frapper avec des bâtons – sans rien résoudre.
Cristin Tomeci







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